Ce n’est pas simple de prendre une vraie pause. Avons-nous le droit d’être inutile? Nous accordons-nous ce repos?
Je fais partie de ceux qui veillent à ne pas être débordés, pourtant, j’ai du mal à m’arrêter complètement.
Je suis issue d’un milieu où il est primordial de servir à quelque chose où quelqu’un. On attend la retraite toute sa vie de travailleur et elle se révèle bien décevante. On y meurt, on y lutte contre la maladie, on s’y ennuie, on y tombe en dépression… Oui, car il n’est pas si facile de ne plus être «productif» quand nous avons été éduqués dès notre plus jeune âge à vivre au rythme d'un employé! Il n’y a pas longtemps, je parlais avec un copain du revenu universel. Que ce soit réalisable ou non, l'idée m’intéresse et j’aime lancer le sujet comme ça, l’air de rien, parce que je sais ce qu’il remue chez l’autre. Il ne faut pas plus de quelques phrases en général pour arriver au coeur de ce qui fâche: si les gens sont payés à ne «rien faire», ils ne seront plus "utiles" à la société. Comme si tout travail salarié faisait de nous des personnes utiles aux autres. Nous vivons dans un monde où le vrai service que l’on pourrait rendre à la planète serait de produire (beaucoup) moins. Pourtant, la "valeur travail" continue à être érigée en modèle! On touche à un point sensible quand on imagine une société où nous ne serions plus forcés de «travailler» au sens où on l’entend aujourd’hui. Il y a une grande peur collective de la paresse. Nous luttons contre elle toute notre vie, parce qu’il est si difficile d’aller tous les jours travailler qu’il faut nous accrocher à nos principes et nous convaincre qu’on est du côté des gens biens quand on bosse.
Je fais beaucoup (voyez, j’éprouve le besoin de vous rassurer!), pourtant, j’ai assez peu souvent le sentiment de travailler. Ce que j’appelle «travail», c’est ce que je fais en ayant l’impression d’une moins grande liberté, d’un choix moins total et, du coup, d’un enthousiasme altéré.
Mon idée de la réussite, c’est de consacrer le moins de temps possible à un job et le plus de temps possible à la joie. Et je m’y emploie de tout mon coeur. Je fais mes choix, je prends mes risques et je n’enlève rien à personne. Je ne suis pas moins utile qu’un banquier ou qu’un marchand de camelote. Si nous dressions la liste des métiers vraiment utiles à la société, nous verrions qu’ils ne sont guère nombreux et qu’ils sont loin d’être les plus valorisés en terme de salaire…
Alors, je contribue quand je peux, si je peux et comme je veux. Le droit de disposer de ma vie, je l’ai gagné à la naissance. On l’oublie parfois, mais, vraiment, tout le monde a le droit de ne servir à rien d’autre qu’à être lui-même.
De retour à la maison. M'y voici à l'intérieur cette fois. A Paris, c'est elle qui est en moi, nichée dans ma poitrine.
Choisir une maison, c'est comme se découvrir une amie. On sait qu'on tisse un lien pour un bon bout de vie. Elle est toujours en nous, elle reste un refuge même quand nous n'y sommes pas.
La mienne est calme et lumineuse. Je l'ai senti à l'instant où je la pénétrais. J'ai été immédiatement saisie par l'apaisement.
Elle était trop petite, trop haute et elle n'avait pas de jardin, elle n'était pas la maison de mes rêves.
Elle est comme les meilleures choses qui m'arrivent: elle n'était pas ce que je cherchais, elle était ce qu'il me fallait.
Je n'ai pas eu le temps de réprimer mon sourire. Je n'ai pas su la jouer fine avec l'agent immobilier, le coup de foudre était flagrant.
Elle ne devait pas intéresser grand monde la pauvre bichette! Elle était pour nous, deux artistes installés à Paris depuis assez longtemps pour la trouver suffisamment ample et confortable...
Je n'ai pas de rêves de grandeur et ça tombe bien parce que je ne m'en donne pas les moyens.
Les seuls luxes qui comptent pour moi sont le temps et la nature. Dans cette maison toute simple, je suis riche de ça.
Comment expliquer ma joie profonde ce matin, alors que j'écoute "remède à la mélancolie" avec Barbara Carlotti et que je me représente morte? J'aime me vautrer dans mon ombre. J'en sors plus vivante que jamais!
Je ne sais être heureuse que dans un rapport vrai à l'existence.
La mélancolie m'ouvre à cette "vérité". Elle m'enveloppe avec tendresse et me donne à voir le monde dans ce qu'il a de plus clair et d'obscur. C'est là, précisément, que j'aime et que je ris. Là, dans cette réalité, que je m'épanouis.
Qui suis-je? Les autres sauraient le dire davantage que moi.
Ils parleraient autant d’eux-même en révélant ce qu’ils perçoivent de ma personne. « Je suis » ce qu’ils sont aussi ou ce qu’ils ne sont pas, ce qu’ils aimeraient être ou ce qu’ils détestent, ce qu’ils imaginent, ce qu’ils espèrent, ce qu’ils redoutent. « Je suis » quelque chose d’eux, en fait. « Je suis » ce qu’ils sont capables de voir.
Je ne m’inquiète pas vraiment de l’absence de réponse. Je n’ai accès qu’à mes pensées intimes. Mais elles se contredisent souvent. Je ne sais même pas ce que je pense vraiment.
J’essaye de me poser des questions simples:
qu’est-ce que je sens? qu’est-ce que j’aime? Qu’est-ce que je refuse?
A celles-ci, ce n’est pas si facile, mais je sais parfois répondre. Je tâtonne: chaud, froid? Je brûle?
Répondre à la question « qui suis-je », ce serait trahir tout ce qui, en moi, demandera peut-être un jour à s’exprimer. Une identité, c’est une forme de carcan. On peut s’identifier à son identité et ne plus être libre d’en changer.
Ces dernières années, j’ai accepté de prendre ce qui m’arrive. Dire oui. Si ça vient à moi, c’est que c’est pour moi. J’ai confiance dans la logique des évènements qui s’enchaînent. Ce que je ne choisis pas consciemment mais qui se produit, comme par hasard, me définit bien plus finalement que toutes les idées que je me fais de moi-même. Je ne souhaite pas décider de ma vie. Je passerais à côté de tout ce qu’elle a à me proposer de plus surprenant et je ne pense pas avoir assez d’imagination ni de courage pour concurrencer le hasard.
« Hasard », ce n’est peut-être pas le terme. Il ne s’agit pas d’un « destin » tracé à l’avance, comme le stock d’ovules que les femmes portent en elles dès la naissance, mais ce n’est pas non plus un grand n’importe quoi. C’est une route qui s’écrit au fur et à mesure que j’existe. Ce n’est pas le hasard, mais la logique du vivant.
J’avance à l’aveugle et ma vie se dessine comme la rivière creuse sa route dans le sol. Sinueuse, elle fait des tours et des détours, mais, au final, ce chemin-là sera le sien, son dessin sera unique en son genre. Elle aura exercé sa force, mais le terrain aussi a sa réalité. Elle aura buté sur lui parfois, il lui aura laissé le champ libre d’autres fois. Le tracé qu’on verra d’elle, du ciel, elle ne l’aura décidé qu’à moitié. Qui s’en soucie? Ce qui compte, c’est que la route soit belle! Qui déplorerait qu’elle n’aille pas droit à son but? Qui lui reprocherait de ne pas avoir connu son but?
Peut-être qu’on ne le voit qu’à la fin, qui on est ou qui on a été, à l’existence qu’on a menée et à ceux dont on a choisi de s’entourer. On regarde alors, de plus loin, notre vie qui serpente. Et on se dit, « quand même, c’est beau! ».
Pas cette fois, non. Je ne me suis pas carapatée. Quand tu as sorti ta demie-molle, je me suis dressée bien droite. La colère a parlé. Merveilleuse énergie, dont il ne faudrait jamais se priver. Aucune quiétude n’en vaut la peine.
C’est toi aujourd’hui qui t’es rhabillé fissa. Tu t’en es allé plus vite que tu pensais en être encore capable, la queue entre les jambes et le détecteur de métaux sous le bras.
Tu étais venu là glaner quelques babioles de vacanciers enfouies sous le sable. Tu m’as vue arriver, et même si au départ, ce n’était pas le projet, l’occasion a fait le larron! Une femme seule de bon matin sur la plage a eu vite fait de réveiller le prédateur en toi. Tu n’as pas dû réfléchir bien longtemps avant de tomber le futal. Tu n’en étais certainement pas à ton coup d’essai.
Ma faute, ça a toujours été d’aimer être seule. Je ne me suis jamais résignée, pourtant tes collègues et toi n’avez pas cessé d’essayer de m’éduquer, dès mon plus jeune âge. La solitude, mademoiselle, madame, c’est au foyer.
« Qu’est-ce que tu fais là, toute seule, tu veux qu’on te viole? »
Vous m’avez appris la peur. Grâce à vous, je n’ai jamais été totalement sereine dans des lieux sans témoins. Et j’enrage que vous m’ayez gâché tant de bonheurs.
Cette rage-là, c’est toi qui en a fait les frais ce matin, mon petit père. Elle a été éloquente, je me suis surprise moi-même de la puissance de ma voix et de l’absence de peur.
« Tu n’es pas le premier. »
Je ne me suis pas cachée dans le figuier et après 30 secondes de stupeur, je t’ai pris en chasse avec mon appareil photo. J’ai vu ta voiture démarrer en trombe, je suis arrivée trop tard.
J’avais failli ajouter « mais tu es le dernier ». Je n’étais pas allée jusque là car même au coeur de cet ouragan, j’avais gardé ma lucidité. Non, tu n’es pas le dernier. Mais cette fois, c’est toi qui a eu peur. C’est toi qui as fui.
Expo des dessins réalisés pour la création D' Inepui-sable, à la Vidondée à Riddes, Suisse.
Le dessin est l'expression qui s'est imposée à moi depuis toujours pour mettre dehors ce que j'ai dedans. Pourtant, les arts qui me touchent le plus sont ceux qui engagent le corps ou la voix. Je n'ai jamais été bouleversée par une peinture comme je le suis face à un humain sur scène.
J'ai eu la chance, l'été dernier, de participer aux débuts de vie d'un spectacle. Ce furent des jours très joyeux , pleins de rires et de jeux.
Tout le petit monde présent y a semé ses graines et les a généreusement arrosées. Les mois ont passé et Inepui-sable est né.
Hier soir, j'ai assisté à la représentation de sa forme aboutie. J'ai versé, cette fois, plus de larmes que de rires. C'est beau d'observer comme la joie côtoie les pleurs, à la manière des deux faces d'une même pièce. On ne peut être traversé par l' une en faisant l'économie de l'autre. Les émotions sont les émotions. Elles sont liées. Tu les accueilles ensembles ou tu leur claques la porte au nez. Si tu les laisses circuler, tu prends tout ce qu'il y a à prendre et tu ne fais pas la fine bouche ! Que ça chatouille les zygomatiques ou les lacrymales , tout est bon !
Le spectacle vivant a ce pouvoir extraordinaire d'augmenter la vie en nous. Les danseurs, hier, m'ont attrapée par les tripes et ont fait leurs tours de pistes avec. Je les ai suivis à mon corps consentant. Je ne suis pas masochiste, mais il arrive que j'aime souffrir ! Parfois... Quand c'est bien fait.
A les voir s'aimer et se déchirer d'une si belle façon je me suis sentie réconciliée avec le tragique de nos existences. Non , ce n'est pas rien!
On souffre de ne pas se fondre suffisamment dans le paysage et trop souvent dans le regard des autres.
La nature nous renvoie une image de nous puissants. Elle étend tellement le champs de nos possibles que nous nous y sentons sans limites. On ressort régénéré de cette contemplation.
Au contraire, le regard de nos pairs nous réduit. A trop nous y surveiller, on s’épuise.
C’est le spectacle de nos peurs et de nos manques que nous donne à voir ces yeux-là. Nous y construisons l’image la plus superficielle qui soit, la moins vraie, la plus neutre.
Heureusement, il y a les amours, les amis. Auprès d’eux, on retrouve ce que la nature sait nous offrir: une place de choix dans les bras du monde.
Ces dernières années, je suis éblouie par les femmes dans ma vie. C’est comme si mon regard s’était déplacé et que je pouvais les voir, enfin, telles qu’elles sont.
Les liens tissés avec elles, du plus mince au plus fort, m’ont appris à être heureuse de ma féminité.
Certaines sont sorties du même ventre que moi, d’autres sont des soeurs d’âme. Chacune occupe une place particulière dans la construction de celle que je suis aujourd’hui. J’ai longtemps manqué de modèles, peu nombreuses sont celles dont l’Histoire a entretenu le mythe. Mais le temps présent se rattrape et mes modèles sont sous mes yeux, bien réelles:
Celle qui, sous des traits d’une douceur infinie, sait témoigner d’une puissance de titan. Rien ne lui est interdit: aucune vie, aucun amour, aucun pays… Le monde lui ouvre les bras et l’encourage comme un père.
Celle qui a le courage de sa singularité et que le regard des autres atteint sans l’arrêter. Elle écoute et sait accueillir toutes les étrangetés. Dans ses yeux, nul jugement. Elle nous ouvre à tous nos possibles.
Celle qui, fidèle à ses rêves d’ado, s’est construit un métier sur mesure. Petit à petit, elle a vu grandir sa progéniture et ses projets. Elle a su, tout en devenant adulte, rester une enfant.
Celle qui, partant d’ailleurs, a réussi à se faire une place là où elle l’avait choisi, en dépit des obstacles et des doutes. Elle fait preuve, sous des allures peu assurées, d’une immense ténacité.
Celle qui crée de la poésie comme elle respire, qui a le pouvoir de se connecter aux éléments et de les incarner. Elle fait naître les images de nos pensées les plus enfouies.
Celle qui est promise à un avenir radieux, elle affronte ses peurs, change de vie et bâtit son nid. En accord avec ses idéaux, elle écrit sa propre définition de la réussite.
Celle qui n’a pas de frontières, qui va là où son coeur la porte. Habitée, elle traverse la vie avec intensité, entre douceur et violence, rires, larmes et sérénité.
Celle qui, d’un pays lointain, a amené toute la sombre lumière. Ses yeux noirs nous traversent et voient clair en nous. Vous l’entendez approcher au son des clochettes de ses bracelets.
Celle qui prend sa place, parle, argumente, analyse. On l’écoute, entraînés dans ce flot de paroles si bien choisies, chaque mot posé, pesé. Elle nous apprend l’éloquence.
Celle qui, par pudeur peut-être, s’efforce d’emballer la réalité avec humour et malice. Elle maîtrise l’art de faire naître au coin des lèvres de ses interlocuteurs, un sourire plein d’attente. Fais-moi rire!
Celle qui, touchée par la plus douloureuse des épreuves, sait encore rendre grâce à la vie avec le courage des oiseaux.
Et celle qui, celles qui, et les autres… qui viendront encore, je l’espère, enrichir mon existence.
Les hirondelles de ma fenêtre sont revenues. Le soleil aussi semble s’installer pour de bon.
J’irais cueillir quelques cailloux tout à l’heure, avant que bronzeurs, visiteurs et constructeurs de châteaux de sables n’investissent le territoire.
Me dérangent-ils?
Disons que sans eux, mon rendez-vous avec la rivière est sans entrave.
Quand les autres sont absents, le monde n’est que roche et soleil, sable, ciel, eau et gazouillis d’oiseaux. A l’arrivée des baigneurs, la nature s’éclipse.
Moi qui aime disparaître, je deviens tout-à-coup visible, ma solitude voyante comme le nez au milieu du visage.
Je vais là-bas pour me couler dans le paysage et ne plus sentir l'humain en moi, que la vie. Mais les autres ne cessent de nous refléter à leur image.
Alors je me décale dans le temps. De bonne heure, sur une poche de sable confortable, je deviens pierre parmi les pierres, insecte, branche, fleur… Trois fois rien. Je ne suis rien et c’est bon. Je me repose de moi-même et de tous les miroirs du quotidien.